Anne SAUVAGEOT « Vois et
Savoirs. Esquisse d’une sociologie du regard »,
PUF, 1994
La perpective centrale donne donc « un regard borgne, artificiel » car en rupture avec le vécu sensoriel. Mais c’est une idéologie qui a pris forme avec l’héllenisme en Grèce pour être poursuivit et ajusté par l’humanisme de la Renaissance. Un modèle qui conditionnera l’évolution sociale. Une pure construction.
Ses matériaux de civilisation sont là pour témoigner : l’Ecrit et l’imprimé sont les moyens de la diffusion de cette idéologie ainsi que les formes mêmes de son inspiration (il faut se rappeler le lien ténu entre la structure continue et linéaire de l’alphabet grec et l’apparition d’une sensibilité de la profondeur, par exemple les techniques du raccourci sur les vases et les panneaux peints, ou encore les décors de théâtre). Les dates importantes sont donc 740 avant JC, 1435 avec la théorie de la perspective d’ALBERTI, 1445 avec GUTEMBERG :
- L’écriture : expression d’une spatialité et d’une temporalité maîtrisées. Fixation de la chose à travers son équivalent (le signe). En conséquence l’intelligence peut exercer tous jeux combinatoires devant ce réel épinglé. Emergence d’une science de la contemplation.
- La lecture : Sous l’effet de l’accoutumance à la lecture une routine profonde s’est mise en place qui détermine le regard. D’une part réforme de l’organisation des champs visuels et du partage des hémisphères cérébraux, d’autre part du fait de la linéarité séquentielle (une chose à la fois) la dimension temporelle sans laquelle il n’y aurait perspective.Et dans cette évolution certains « matériaux » disparaissent : la notion d’original, de manuscrit, avec elles les notions d’éphémère, de sacré, d’unique aussi « l’imprimerie, en permettant la page écrite et illustrée, uniformément répétable, n’a pu qu’accroître l’ascendant de la vue ». Et ce texte-image donne d’ailleurs le départ de la notion de preuve. C’est d’ailleurs l’intelligence qui sera à l’épreuve quant on doutera d’un document et non plus les sens (d’ou beaucoup de turpitudes chez les informateurs de l’époque, désespoir, quêtes nombreuses, eux dont la probité était en doute). « Fin XV les planches anatomiques, les atlas, les dessins techniques ont multiplié les preuves visuelles, ne cessant d’augmenter le coût de la preuve ». C’est là l’importance des énoncés graphiques exactement reproductibles : sur eux repose le développement de l’idéal de la Renaissance et de sa culture visuelle.
LE REGARD DE LA MATIERE EXACTE
Le lien peinture/perspective : le conflit idéologique couleur/dessin, graphisme/chromatique.
La perspective est liée au dessin, peu de cas est fait de la lumière, de l’atmosphère chez les peintres de la Renaissance. L’intérêt est porté sur les choses et non les lieux. On matérialise l’espace, le fige dans une représentation identifiable pour tous. Il s’agit d’un langage. L’informel, l’invisible n’étant pas réductibles on les ignore, on veut rompre avec le Moyen-Âge spiritualiste (sauf chez VINCI et son « sfumato »). Il faudra donc attendre les Impressionnistes pour connaître la couleur.
Point important, Il faudra attendre le XVII pour voir s’instaurer la conception de l’optique qui présidera à la géométrie classique, par l’entremise de KEPLER et l’image rétiniène, la conception de l’image renouvelée : avant la vision s’expliquait par des rayons ou des écorces venant de l’objet à l’œil ou alors c’était quelque chose qui sortait de l’œil et constituait en quelque sorte le prolongement de l’âme. Dorénavant l’œil obéit aux seules lois de la physique et la formation d’une image nette sur la rétine dépend uniquement des conditions géométriques (voir DESCARTES et sa vision mécanique du monde).
Justement,
avec DESCARTES la géométrie est amenée
à
son plus pur développement :
l’abstraction. L’algèbre
constitue la base de son enseignement : « la
géométrie carthésienne, en se donnant
un nouvel
outil d’écriture, l’algèbre,
substitue à
l’élément sensible de la ligne et du
plan concret,
l’abstraction de la fonction algorithmique, autrement dit
remplace
le nombre-grandeur par le nombre-fonction ».
Progrès considérable d’un nouveau
langage, la notion
d’équation, de liaison, la
généralisation de
la notion de dimension, permet de « nouer
le dicible sous la forme scriptible de l’algèbre,
et le
visible sous la forme inscriptible du trait ».
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