Autour de “L’espace public d’HABERMAS”, Erik NEVEU – Note de lecture

L’espace public d’HABERMAS, par Erik NEVEU in L’espace public et l’emprise de la communication, (.dir PAILLIAR), ElluG Grenoble, 1995

espace-public-internetBeaucoup de critiques ont été adressées à cet ouvrage :

« Il s’agit d’abord des critiques portant sur l’idéalisation d’un âge d’or de l’espace public. Le degré de participation volontaire à l’espace public bourgeois, l’intensité et le caractère rationnel des débats politiques sont surestimés par HABERMAS ». Certains vont même jusqu’à demander si un espace public a déjà existé (par ex : la place mineure du politique aux E.U du XVIII au XIX siècles) ou encore, désenchantent l’idée d’espace public : « le procès d’élargissement du suffrage et la moitié en puissance des entreprises politiques est liée à la politisation des consultations électorales, à la légitimation d’une offre politique liée à des programmes, à une dimension plus discursive des biens politiques » .

« La deuxième critique trouve son origine dans le refus des termes et biais de la comparaison entre temps d’institutionnalisation et un processus de dégénérescence qui condenseraient la destinée moderne de l’espace public. On a pu écrire que HABERMAS tend à juger le XVIIIe à l’aune de KANT et LOCKE, le XIX à celle de MARX et MILL, le XXe via le téléspectateur moyen de banlieue »

Mais on peut trouver dans l’ouvrage d’HABERMAS et son approche de la communication des pistes de recherches pour la science sociale :

– « L’un des apports les plus considérable du livre d’HABERMAS réside dans l’articulation qu’il met en place entre une analyse des évolutions de la sociabilité familiale et conviviale et l’émergence de la disposition raisonnante et critique de la bourgeoisie. Il légitime l’étude de l’habitat et du loisir comme objets pertinents pour le travail scientifique (…) son raisonnement sur un substrat social de l’espace public s’emploie à montrer en quoi la sociabilité de la famille, le loisir, le rapport aux biens culturels sont générateurs d’une socialisation politique, producteurs d’une posture du citoyen distincte de celle du sujet d’Ancien Régime ».

Ces quelques substrats privés et sociaux de l’espace public peuvent être rapprochés de l’analyse du déplacement des frontières entre privé et public, du processus croisé de privatisation des personnages publics et de pénétration dans l’espace public de problèmes privés (conjugalité, santé…). Exemple, les nouvelles formes de débats au sein de l’espace public : radios libres, antennes, reality shows…montrent un renouvellement de formes dans l’espace public de l’idée de débat.
De plus, HABERMAS est tributaire de l’état des sciences de son temps et manifeste en plus des lacunes sur celles-ci ! « En définitive l’espace public d’HAMERMAS est devenu un modèle de pensée malgré les critiques qui n’en bouleversent pas le fondement. L’image qui s’en dégage est la suivante : l’espace public est atteint d’un processus de dégénérescence irréversible ; la participation des masses à la politique a suscité le dévoiement plébiscitaire des joutes argumentaires d’antan ; la culture de masse, spécialement la television, est une culture de pure distraction, elle sollicite la démagogie ou les pulsions, abdique de toutes dimension formatrice d’un esprit critique ; l’espace public devient le théâtre de manipulation multiformes au détriment d’un travail d’Aufklärung, de confrontation des arguments ». Le temps, les non-lectures, les raccourcis, l’intrusion de la diversité culturelle mise en relief par les médias, ont contribué à véhiculer cette vision d’un espace public, maintenant menacé par les communautarismes ou les foules individuelles. Certains se sont faits même tâche de défendre, réhabiliter l’espace public (CF Régis DEBRAY sur la décrépitude de la fonction critique dans l’espace public).

la notion d’espace public chez Habermas

– Pour HABERMAS, il faut considérer l’existence d’espaces publics propres aux classes populaires ou penser à l’existence d’espaces publics partiels et pluriels (CF ELIAS).

Or aujourd’hui on constate une pluralité d’espaces de prise de parole, hors des formes canoniques des débats (ex : les pages Débats du Monde ou Rebond de Libé) ou les formes instituées des « mouvements sociaux », qui peuvent alimenter l’espace public central.

Or la socialisation se manifeste jusque dans les écoles, les entreprises…

– « Considérer l’apport d’HABERMAS comme valant mieux que des dévotions rituelles suppose aussi de chercher à actualiser son travail, centré sur les transformations structurelles de l’espace public. Pas plus que l’espace public des années 50 ne s’organise encore autour des loges maçonniques, salons et cafés, celui des années 90 ne passe par les mêmes institutions et répertoires d’action symbolique ».

Ainsi certaines oppositions sont-elles devenus caduques :

– vrais débats sociaux (débats parlementaires, programmes électoraux, presse) contre les produits de fictions et divertissement

– la fin des grandes idéologies face aux nouvelles formes culturelles de consommation, de communication

Exemples de transformations structurelles de l’espace public :

– La sociologie des « communicateurs » (Dircom, animateurs, publicitaires, conseillers en com, journalistes) permet de rendre compte du cursus, des interdépendances entre les métiers les plus liés au fonctionnement de l’espace public, permet de mieux saisir les conditions sociales de production des biens culturels et de débats : « elle évite le travers journalistique qui consiste à penser comme un projet maîtrisé, parfois cynique, ce qui n’est que l’effet émergent d’interactions entre multiples protagonistes ».

– L’essor de la « politique spectacle » est une autre illustration de la mise en scène de l’irruption des politiques à la TV à domicile : le débat public s’en trouve modifié par cette proximité du politique via la publicité, le commerce.

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