Voirs et Savoirs. Esquisse d’une sociologie du regard, Anne SAUVAGEOT – Fiche de lecture 3

Sauvageot voirs savoirsLa perpective centrale donne donc « un regard borgne, artificiel » car en rupture avec le vécu sensoriel. Mais c’est une idéologie qui a pris forme avec l’héllenisme en Grèce (voir la cité antique de Fustel de Coulanges) pour être poursuivit et ajusté par l’humanisme de la Renaissance. Un modèle qui conditionnera l’évolution sociale. Une pure construction.

l’Ecriture et la lecture comme éducations du regard

Ses matériaux de civilisation sont là pour témoigner : l’Ecrit et l’imprimé sont les moyens de la diffusion de cette idéologie ainsi que les formes mêmes de son inspiration (il faut se rappeler le lien ténu entre la structure continue et linéaire de l’alphabet grec et l’apparition d’une sensibilité de la profondeur, par exemple les techniques du raccourci sur les vases et les panneaux peints, ou encore les décors de théâtre). Les dates importantes sont donc 740 avant JC, 1435 avec la théorie de la perspective d’ALBERTI, 1445 avec GUTEMBERG :

  • L’écriture : expression d’une spatialité et d’une temporalité maîtrisées. Fixation de la chose à travers son équivalent (le signe). En conséquence l’intelligence peut exercer tous jeux combinatoires devant ce réel épinglé. Emergence d’une science de la contemplation.
  • La lecture : Sous l’effet de l’accoutumance à la lecture une routine profonde s’est mise en place qui détermine le regard. D’une part réforme de l’organisation des champs visuels et du partage des hémisphères cérébraux, d’autre part du fait de la linéarité séquentielle (une chose à la fois) la dimension temporelle sans laquelle il n’y aurait perspective.
  • L’imprimé (le livre) ;: avec la typographie, une extension spatio-temporelle du discours à eu lieu (par exemple le procès de géométrisation du monde que sont les cartes…)

Et dans cette évolution certains « matériaux » disparaissent : la notion d’original, de manuscrit, avec elles les notions d’éphémère, de sacré, d’unique aussi «  l’imprimerie, en permettant la page écrite et illustrée, uniformément répétable, n’a pu qu’accroître l’ascendant de la vue ». Et ce texte-image donne d’ailleurs le départ de la notion de preuve. C’est d’ailleurs l’intelligence qui sera à l’épreuve quant on doutera d’un document et non plus les sens (d’ou beaucoup de turpitudes chez les informateurs de l’époque, désespoir, quêtes nombreuses, eux dont la probité était en doute). « Fin XV les planches anatomiques, les atlas, les dessins techniques ont multiplié les preuves visuelles, ne cessant d’augmenter le coût de la preuve ». C’est là l’importance des énoncés graphiques exactement reproductibles : sur eux repose le développement de l’idéal de la Renaissance et de sa culture visuelle. (Pour continuer sur une analyse plus precise des mutations du livre et de la lecture, voir l’ouvrage “Du livre au numerique” Brigitte Juanals, Lavoisier, 2003

LE REGARD DE LA MATIERE EXACTE

Le lien peinture/perspective : le conflit idéologique couleur/dessin, graphisme/chromatique.

La perspective est liée au dessin, peu de cas est fait de la lumière, de l’atmosphère chez les peintres de la Renaissance. L’intérêt est porté sur les choses et non les lieux. On matérialise l’espace, le fige dans une représentation identifiable pour tous. Il s’agit d’un langage. L’informel, l’invisible n’étant pas réductibles on les ignore, on veut rompre avec le Moyen-Âge spiritualiste (sauf chez VINCI et son « sfumato »). Il faudra donc attendre les Impressionnistes pour connaître la couleur.

Point important, Il faudra attendre le XVII pour voir s’instaurer la conception de l’optique qui présidera à la géométrie classique, par l’entremise de KEPLER et l’image rétiniène, la conception de l’image renouvelée : avant la vision s’expliquait par des rayons ou des écorces venant de l’objet à l’œil ou alors c’était quelque chose qui sortait de l’œil et constituait en quelque sorte le prolongement de l’âme. Dorénavant l’œil obéit aux seules lois de la physique et la formation d’une image nette sur la rétine dépend uniquement des conditions géométriques (voir DESCARTES et sa vision mécanique du monde).
Justement, avec DESCARTES la géométrie est amenée à son plus pur développement : l’abstraction. L’algèbre constitue la base de son enseignement : « la géométrie carthésienne, en se donnant un nouvel outil d’écriture, l’algèbre, substitue à l’élément sensible de la ligne et du plan concret, l’abstraction de la fonction algorithmique, autrement dit remplace le nombre-grandeur par le nombre-fonction ». Progrès considérable d’un nouveau langage, la notion d’équation, de liaison, la généralisation de la notion de dimension, permet de « nouer le dicible sous la forme scriptible de l’algèbre, et le visible sous la forme inscriptible du trait ».

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